Beaucoup de personnes créatives n’ont aucun mal à trouver des idées, mais ont beaucoup de difficulté à les mener à terme.
Si c’est ton cas, tu t’es sûrement déjà demandé pourquoi tu ne finis jamais tes projets créatifs, avec une bonne dose de honte en prime. Paresseux·se. Pas sérieux·se. Pas assez discipliné·e.
Mais, il y a une explication psychologique derrière. Voici la boucle que j’ai identifiée dans mon propre pattern, pourquoi Pomodoro et les deadlines n’y ont jamais rien changé, et ce qui fonctionne pour moi.
La boucle des projets créatifs inachevés : hyperfocus, désenchantement et course à la nouveauté
Perfectionnisme. Peur de l’échec. Syndrome de l’imposteur.
C’est ce qu’on te sert d’habitude quand tu demandes pourquoi tu ne finis jamais tes projets créatifs.
Il y a probablement un peu de vrai là-dedans, mais quand tu n’arrives jamais à passer par-dessus, ça vaut peut-être la peine d’aller observer ce qu’il se passe réellement entre le moment où tu as une idée et le moment où elle meurt.
Je ne sais pas pour toi, mais moi, ça se passe toujours relativement de la même façon.
J’ai une idée, je suis excitée ! J’ouvre un document, je commence à donner forme à ce nouveau projet… Je peux travailler dessus pendant des heures en mode hyperfocus parce que je ne vois plus le temps passer. Ça prend tout l’espace dans ma tête. C’est mon cerveau qui libère de la dopamine, le neurotransmetteur de la motivation et de la récompense. À ce stade, c’est comme être dopé à son propre projet !
Mais, l’effet finit par s’essouffler. Je prends une petite pause en me disant que je vais y revenir bientôt, que le projet a besoin de reposer (c’est un mensonge à moi-même)… Je garde l’onglet ouvert dans mon ordinateur pour ne pas l’oublier. Mais les jours passent et ce projet qui m’avait tant allumé au début devient juste une tâche de plus dans ma todo et je me mets à l’éviter.
J’ai besoin d’un nouveau rush et une nouvelle idée apparaît, avec elle, ma dose de dopamine… et le cycle continue.
Parfois, j’ai juste une idée au mauvais moment aussi et je la note dans mon cell, puis la vie continue et j’oublie, simplement…
Le project hoarding et la honte
Les projets créatifs inachevés finissent par s’accumuler tout croche dans tes (trop nombreux) carnets à moitié commencés, dans des clés USB ou dans le fond d’un dossier que tu peines à trouver dans ton ordinateur. Ça commence à faire penser à l’émission Hoarders… le désordre extrême, mais version projets créatifs.
Et avec l’accumulation vient la honte. Le genre de pensée qu’on rumine au mauvais moment : je ne finis jamais rien. Je suis le genre de personne qui ne termine jamais ce qu’elle commence. C’est quoi mon problème.
En plus, ces inachevés continuent de peser sur ta charge mentale.
L’effet Zeigarnik et le poids de ce qu’on ne termine pas
Dans les années 1920, la psychologue soviétique Bluma Zeigarnik observe quelque chose dans un café berlinois : les serveurs se souviennent parfaitement de toutes les commandes en cours, mais oublient instantanément celles déjà réglées. Elle décide de tester ça en laboratoire. Les résultats ? Le cerveau humain retient les tâches inachevées environ deux fois plus que les tâches complétées.
En fait, nos cerveaux continuent de traiter nos projets inachevés et abandonnés comme des fichiers encore ouverts bien après qu’on ait baissé les bras, fermé les onglets et redémarré l’ordinateur. C’est une tension cognitive qui reste active en arrière-plan. Un bruit de fond constant.
Chaque roman commencé, chaque cours en ligne à moitié suivi, chaque side project qu’on a annoncé à tout le monde, puis abandonné… Ça continue de tourner silencieusement dans nos têtes.
Vaincre la procrastination : les méthodes classiques
Ça fait longtemps que je cherche des solutions pour m’aider à arrêter de procrastiner sur mes projets créatifs (en fait pas juste les créatifs.. Tous mes projets). C’est souvent les mêmes méthodes anti-procrastination qui reviennent partout.
Elles ont leurs limites, mais ça vaut la peine de les connaître quand même :
La méthode Pomodoro
Travailler 25 minutes, puis faire une pause de 5 minutes. L’idée c’est de rendre la tâche moins intimidante en la découpant dans le temps. Ça marche bien pour les tâches répétitives, les mandats clients, les trucs qu’on remet parce qu’on ne sait pas par où commencer. Mais devant un projet créatif personnel, la minuterie sonne et tu n’as pas avancé, parce que le blocage n’était pas là. Parfois, tu n’arrives même pas à mettre la minuterie tout court.
Mais, de toute façon, ce n’est pas la meilleure des méthodes pour un projet créatif, surtout si tu fonctionnes par flow. Ça te prend du temps pour commencer et, une fois dedans, Pomodoro vient couper l’élan.
Les échéances (la fameuse deadline)
La théorie de Parkinson dit que le travail s’étend pour remplir le temps disponible. Donc, si tu ne mets pas de limite, ça traîne indéfiniment. En théorie, une échéance crée une urgence artificielle qui force le passage à l’action. En pratique, quand la deadline vient de toi et que personne n’attend rien, elle ne fait pas tant de poids…
Découper la tâche en petites étapes
L’idée, c’est de rendre le projet moins écrasant en le fragmentant. Donc, plutôt que « écrire mon roman », tu notes « écrire 200 mots ce matin ». C’est une bonne stratégie… sauf que le problème avec les projets créatifs personnels, c’est rarement l’ampleur de la tâche. C’est ce que la tâche implique émotionnellement. C’est aussi le doute et parfois les blocages créatifs.
Trouver sa source de motivation
Tu sais, revenir au pourquoi, visualiser le résultat final, se rappeler pourquoi ce projet compte… C’est inspirant pendant cinq minutes, puis la résistance revient (ou une autre idée plus intéressante).
Pourquoi les méthodes anti-procrastination ne fonctionnent pas pour tes projets créatifs
Ce que tous ces conseils ont en commun, c’est qu’ils traitent les projets créatifs personnels comme des tâches à accomplir. Comme si le seul obstacle, c’était l’organisation ou la discipline.
Sauf qu’un projet créatif personnel, ce n’est pas un rapport à remettre à ton boss ou à un client. C’est quelque chose qui vient de toi, qui dit quelque chose sur toi et que personne t’a demandé de faire. Donc, la minuterie de 25 minutes, elle ne règle pas la source. La deadline que t’as fixée toi-même, elle a autant de poids que… ben, la même deadline que t’as fixée le mois passé et que tu n’as pas respectée.
Ton cerveau cherche la dopamine et un projet qui a perdu sa nouveauté en génère beaucoup moins qu’une idée toute fraîche qui vient d’apparaître. Les méthodes de productivité sont faites pour des gens qui ont besoin d’un coup de pied et non pour ceux qui ont juste besoin d’être rallumé·es.
Les ingrédients pour finir mes projets créatifs (signée une neurospicy)
Je vais pas te vendre une méthode miracle. Honnêtement, si ça existait, j’aurais fini tous mes projets depuis longtemps. Mais il y a des trucs qui ont, pour ma part du moins, plus d’impact sur mes projets inachevés que n’importe quel timer Pomodoro.
Le cercle de créatif·ves ou la présence d’une communauté
Quand je parle de mes projets avec d’autres d’entrepreneur·es, par exemple, quelque chose se passe. Entendre quelqu’un s’emballer pour ce que je fais, poser des questions, vouloir savoir la suite, ça me reconnecte à pourquoi j’avais commencé. C’est différent que de revisiter seul·e son « pourquoi ».
Un·e accountability partner qui joue vraiment son rôle
Pas une amie qui dit « c’est correct, prends ton temps. »
Tu as probablement plus besoin de quelqu’un qui joue la boss et qui te demande des comptes pour vrai, qui s’attend à ce que tu aies avancé, et qui ne va pas te laisser jouer au fantôme avec ton propre projet.
Une personne qui sait exactement quoi demander pour que tu ne puisses plus faire semblant d’avoir oublié.
Travailler son projet dans le cadre d’un atelier
Y’a quelque chose qui se passe quand tu apportes ton projet inachevé dans un contexte d’atelier avec des contraintes créatives, des échanges, le regard de quelqu’un d’autre directement sur ton travail.
Ton cerveau, qui avait classé ce projet comme « vieux et plate », se réveille. C’est de la nouveauté qui vient te chatouiller : une contrainte que tu n’avais pas prévue, une question que quelqu’un pose, une façon de voir ton projet que tu n’avais jamais considérée. La dopamine revient et l’envie de passer à la prochaine idée excitante s’estompe un peu.
Comment reprendre un projet créatif abandonné
Cercle de créatif·ves, accountability partner, atelier… beau sur papier, mais en vrai, comment on fait ça ?
J’ai fini par ramasser des bribes ici et là, dans des communautés d’entrepreneur·es, dans des conversations de hasard. Mais jamais un endroit qui répondait à tout ça en même temps : la honte du project hoarding, quelqu’un qui pose les vraies questions, l’espace pour montrer un projet inachevé sans se sentir jugé·e pour ça. Et surtout, jamais un endroit pensé pour redonner un vrai shot de dopamine à un vieux projet.
J’ai décidé de créer le mien : Le cimetière.
FAQ
Parce que ton cerveau libère le plus de dopamine quand un projet est nouveau. Une fois l’effet de nouveauté passé, la motivation chute, même si le projet te tient toujours à cœur. Et parfois, il suffit d’un blocage créatif pour que la tâche semble trop difficile et… ennuyante pour continuer.
C’est ton circuit de récompense qui cherche sa prochaine dose.
La procrastination créative, c’est le fait d’éviter un projet qui vient de toi, qui dit quelque chose sur qui t’es, sans deadline imposée ni boss qui attend un livrable. C’est différent de remettre une tâche administrative à plus tard : ici, l’obstacle c’est le doute, l’enjeu émotionnel, ou la peur de voir le résultat être moins bon que l’idée qu’on en avait
Parce qu’une idée neuve donne un rush de dopamine qu’un projet déjà entamé ne peut plus offrir une fois sa nouveauté usée. Ton cerveau associe « nouvelle idée » à plaisir immédiat, et « projet en cours » à effort sans récompense claire. Résultat : tu sautes vers la prochaine idée excitante plutôt que de rester avec celle qui demande maintenant un effort moins gratifiant.
Le TDAH peut amplifier ce mécanisme parce qu’il touche directement la régulation de la dopamine et l’intérêt comme moteur d’attention. Mais la procrastination sur des projets créatifs touche aussi des personnes sans TDAH : le doute, le perfectionnisme et la peur de l’échec jouent un rôle, peu importe le profil neurologique. Le TDAH n’explique donc pas tout, mais il peut définitivement intensifier la boucle.
Si tu évites le projet, mais que l’envie est encore là en arrière-plan, c’est probablement de la procrastination classique : la motivation existe, l’élan est juste coincé. Si, par contre, tu ressens un vrai désintérêt, ou que le projet ne correspond plus à qui t’es devenu·e, c’est peut-être pas de la procrastination, mais un signe qu’il faut le laisser aller, ou le réinventer complètement.